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Le procès : Un poème de prison du poète Maurice Kamto

Un poème (de prison) du poète Maurice Kamto :

LE PROCÈS

Ah ! Voilà donc le tribunal
Procession de croquemitaines déguisées d’hermines et de perruques moyenâgeuses
En vain ai-je cherché ici la Déesse-aux-yeux-bandés tenant ferme le glaive céleste dans l’axe de la balance
Il n’y a là, surplombant la scène de l’obscène parodie, que le portrait d’un roué marionnettiste
Il veille en silence
de l’écrasante pesanteur de son absence
Justice au nom du peuple rendue
au nom du dieu trahie
Faites-moi grâce des prologues d’oiseuses éloquences,
des effets de manche de vos robes rouges rougies de lâchetés et de mensonges :
je plaide coupable

D’avoir cru que les lumières fragiles du premier matin annonçaient les temps de notre marche triomphale
je plaide coupable
D’avoir cru au croisement des cœurs tels les bois d’une charpente faîtière
je plaide coupable
D’avoir cru que ces visages hâves sur les ombres en ruine
ces gens de peu, de rien, ces meurt-la-fin obscurs auraient leur place à la table
je plaide coupable
D’avoir cru que l’aube nouvelle accoucherait d’une force nouvelle chérissant la liberté éclose sur la fleur du sang sacrificiel
je plaide coupable
D’avoir foulé au pied totems et tabous d’un mythe crépusculaire
je plaide coupable

Je récuse les déserteurs qui congédient la lutte
les démissionnaires qui font grief aux intempéries, à la topographie tourmentée du terrain de combat
Je plaide l’inaccoutumance à l’éblouissement d’un mauvais soleil qui calcine les terres pauvres des pauvres ;
aux fatuités qui arrachent à l’audace, fragment après fragment, sa dignité
Je retiens ma main pour ne pas tirer le sabre
il frapperait immanquablement

Et puisqu’à toute force il faut à cet autel des citoyens-émissaires,
sévissez ! justice expiatoire où le Malin a charge d’exorciste
Performez vos rites fétichistes sous les néons de la république démonisée
Rendez, impitoyables, votre sentence
Qu’il n’y soit rien retranché
même pas le baiser de la mort voluptueuse aux lèvres désireuses
De quoi tremblerait la main judiciaire de l’Injustice qui fanfaronne du haut de sa munificence ?

Au bûcher des libertés crépite la parole libre
Entends ce concert de lâchetés sonnant l’hallali de notre damnation
Mais, résiste l’insoumission
Les pandores chargent l’Accusation surchargent
Mais, résiste la conviction
La Justice, à genoux, agonise en transes baveuses de remords sur son serment oublié
Justice-demi-lune qui garde rivés au ciel les regards assoiffés qui espèrent la Grande Dame en plénitude

Son temps viendra

Justice délabrée sur les chemins incertains de notre chute souveraine. Justice embastillée
Je lis en toi une contrée magnifique dans le pays nouveau qu’esquisse notre lutte
Dis ton verdict ultime au creux de mon oreille
lors même que je serais à l’orée du monde de la nuit indéchiffrable où toute lumière s’éteint

Ton temps viendra
dans un ciel raturé de colère
où la multitude se dressera pour délivrer la Captive

Ton temps viendra.

Maurice KAMTO

Prison Principale de Yaoundé
16-18 juin 2019

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